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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 18:03

Un récent article dans Les Echos de Philippe Jamet, président de la Conférence des Grandes Ecoles m'amène à réagir avec véhémence. Il prétend que : « le manque d'ingénieurs est un mythe ». Il s'appuie notamment sur le développement des formations en alternance (12% des diplômés chaque année) et des cursus intégrés qui recrutent après le bac (16%). Il conclut que le problème n'est pas la pénurie d'ingénieurs mais le manque d'activité industrielle en France. Il mentionne également que les salaires d'ingénieurs ont subi une érosion depuis 20 ans, ce qui démontrerait selon lui l'absence de pénurie.

Au diapason de cette position, les media se félicitent en précisant que le nombre de diplômes d'ingénieurs décernés en France n'a jamais été aussi élevé : 30 291 en 2011, 121 600 étudiants dans les écoles, soit deux fois plus qu'il y a 20 ans et 5 fois plus qu'il y a 40 ans !

De nombreux indicateurs conduisent toutefois à penser qu'il y a effectivement une pénurie d'ingénieurs et de scientifiques ; des efforts considérables ont été faits depuis 50 ans et prétendre que leur nombre est suffisant, pourrait conduire à relâcher ces efforts ; heureusement cela est peu probable, car toutes les écoles d'ingénieurs que je connais, ambitionnent d'élargir leur offre et d'augmenter leurs promotions.

 

A l'opposé de P. Jamet, dans une interview tout récent, Carlo Bozotti, président de STMicroelectronics, s'inquiète et indique qu'en 2020, selon plusieurs études, l'Europe sera confrontée à un déficit de 500 000 ingénieurs et de 900 000 experts en TIC (technologies de l'information et de la communication), ce qui pour la France, donnerait un déficit d'environ 60 000 ingénieurs et 110 000 experts !

 

En Allemagne cependant, un consensus est établi sur la pénurie d'ingénieurs dans le pays. Angela Merkel elle-même, demande qu'on attire plus d'étudiants dans les filières scientifiques. Selon la fédération des ingénieurs VDI, 100 000 postes d'ingénieurs sont vacants et, compte tenu des départs, il faudra 81 000 nouveaux diplômés par an à partir de 2014, alors que le niveau actuel est de 50 000 seulement – soit 40 000 en France au prorata de population (65 millions versus 80). Etant entendu que la part de l'industrie dans l'économie allemande est à peu près le double de ce qu'elle est en France, il est cependant incontestable que, depuis longtemps les ingénieurs et scientifiques travaillent dans bien d'autres domaines que l'industrie comme la banque, la distribution, la logistique, les services informatiques, le conseil. On peut donc estimer que les ingénieurs sont employés de manière sensiblement équilibrée dans tous les domaines économiques, et en reprenant l'évaluation allemande, il faudrait environ 66 000 nouveaux diplômés en 2014 et le déficit français serait ainsi gigantesque.

 

La situation est d'autant plus inquiétante que tout indique que nos jeunes diplômés sont attirés par le grand large et vont de plus en plus travailler à l'étranger. Selon une récente enquête d'un cabinet de recrutement (Universum), 75% des étudiants français seraient prêts à partir sans hésiter si on leur offrait un emploi, soit un nombre très supérieur aux autres pays de l'OCDE (61%). L'étude 2013 de Deloitte et de l'Ifop sur l'Humeur des jeunes diplômés annonce que 27% d'entre eux situent leur avenir professionnel à l'étranger, alors que l'étude 2012 donnait 13% seulement ! On peut penser qu'une progression aussi rapide soit susceptible d'un retournement équivalent et qu'il y a loin de la parole à l'acte.

Espérons que la tendance va effectivement s'inverser, mais je ne peux m'empêcher de penser que nos politiques quel que soit leur bord, sont responsables de cet état d'esprit chez nos jeunes diplômés.

 

 

 

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Published by Le Gargaillou - dans Points de vue
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commentaires

أفضل جامعة بدبي 19/05/2016 13:03

merci pour le partage

G.PATTON 19/09/2013 12:35

Bonne analyse, ajoutons deux éléments :
- Il n'y a pas que les ingénieurs et experts qui manque : il y a aussi un déficits en techniciens spécialisés (électronique, mécanique de précision,...)
- Si en Allemagne les docteurs issues d'une formation universitaire peuvent très facilement intégrer le secteur privé, c'est plus difficile en France. C'est possible en faisant ce choix dès la fin du doctorat, mais pour ceux qui choisissent de faire un ou deux ans de Post-doc universitaire (chercheur en CDD) il devient pratiquement impossible de revenir dans le privé, et ce à cause d'un a priori négatif des entreprises. Cela conduit à une accumulations des années de post-doc, emploi à court terme, dans l'attente d'un post dans le public.

Le Gargaillou 21/09/2013 16:44

Entièrement d'accord sur ces deux éléments. Sur le déficit de techniciens, lors d'une récente visite dans une petit entreprise de mécanique (usinage de métaux), le dirigeant s'est plaint du fait qu'il ne trouvait pas de jeunes techniciens ayant une connaissance/une expérience de la machine-outil. Il semble que les filières de formation ont dérivé vers l'apprentissage des logiciels de contrôle des machines désormais numériques et laissent de côté les techniques de base de l'usinage qui seules permettent d'optimiser les temps, la qualité et la compétitivité d'une unité d'usinage.
Sur les docteurs, de plus en plus d'entreprises françaises recrutent des docteurs grâce aux contrats CIFRE et au crédit impôt recherche. Mais le profil reste moins valorisé que celui d'ingénieur dans les entreprises et il y a beaucoup de progrès à faire en France.